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COMMENT LE CERVEAU DONNE FORME À L'IMAGE |
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Comment le cerveau donne forme à l'image
l'origine des formes - dans mensuel n°305 daté janvier 1998 à la page 103 (3942 mots) | Gratuit
« Il faut traiter la nature par le cône, le cylindre et la sphère », disait Cézanne. Pour identifier des formes dans le brouillard des perceptions visuelles, le cerveau fait appel à des procédures géométriques que nous commençons à explorer. Les illusions visuelles constituent à cet égard un excellent révélateur.
Quand j'attends une personne au coin d'une rue, il m'arrive de la voir émerger soudain de la foule, puis de me rendre compte qu'il s'agissait d'une autre personne. De loin, le visage n'était pas assez net pour être identifié. Au lieu de produire un visage indistinct, la perception m'a livré la personne attendue avant que, les indices contraires s'accumulant, elle me donne à voir une autre personne.
Cette curieuse façon de juger vite, quitte à réviser ensuite son jugement, se comprend dans un contexte de lutte pour la vie. Détecter un prédateur dissimulé dans un environnement confus était d'importance vitale pour nos ancêtres, quand la vie ou la mort se jouaient à une fraction de seconde près. Il était également vital de repérer les proies possibles. Des procédures de reconnaissance ultra-rapides se sont développées, basées sur la présence ou l'absence de certains caractères pertinents. Nous avons conservé ce don puisqu'il suffit de regarder une diapositive pendant 20 millisecondes pour que, 140 millisecondes plus tard, nous sachions si l'image représentait un animal ou non1.
La perception des formes se conçoit aussi dans un autre esprit, de géométrie pure. Le contour extérieur d'un objet, les variations de courbure sur une surface, l'orientation des plans inclinés sont appréciés avec finesse grâce aux indices texturaux, aux effets de clair-obscur, au positionnement des reflets. La compréhension géométrique des formes s'est peut-être mise en place, au cours de l'évolution humaine, en relation avec la fabrication des premiers outils.
La compétence acquise s'est reportée, curieusement, dans un autre domaine : l'attirance entre partenaires sexuels. Des modifications minimes dans l'agencement des lignes du visage ou dans les proportions du corps suffisent à faire passer de l'attirance à la répulsion. En général, toutefois, l'analyse géométrique des formes est subordonnée aux tâches d'identification. Lire un texte, c'est d'abord reconnaître les lettres de l'alphabet à travers une multitude de variantes ; ce qui importe est de pouvoir assigner sans ambiguïté le nom de la lettre a, b, etc. à la forme perçue, les détails de cette forme étant d'importance tout à fait secondaire et vite oubliés. De même, nous voulons reconnaître les objets et les personnes à travers la multitude d'aspects particuliers qu'ils peuvent présenter, du fait de la distance à laquelle nous les voyons ou de leur orientation particulière par rapport à nous. Ce processus, qui part de l'analyse fine pour aboutir à l'indexation sur une forme standard, est à l'origine de divers paradoxes de constance ou d'inconstance des formes.
Au cours de l'évolution, l'appareil visuel a d'abord servi à détecter de brusques changements d'éclairement, puis à repérer des mouvements dans un paysage stable. Enfin, du fait des changements visuels induits par les déplacements de l'observateur, le monde visuel se présente en état de flux. Chaque point d'une scène forme une traînée, et la structure géométrique de l'ensemble des traînées indique précisément vers quel point de l'espace nous nous dirigeons. Aux trois modes principaux de modification du flux optique - par déplacement en avant de l'individu, par déplacement latéral de l'oeil, ou par rotation de l'oeil autour de son axe - correspondent des champs de traînées que l'on reconnaît d'emblée fig. 1. Une variante particulièrement intéressante de ces images a été inventée par Glass fig. 2 : partant d'une image représentant une distribution aléatoire de points dans laquelle n'apparaît aucune structure intéressante, on construit un double de cette image dans lequel les points ont été déplacés selon diverses lois : translation, homothétie ou rotation2. Quand on superpose l'image et son double, une forme caractéristique apparaît, la même que celle qui était directement visible sur les images correspondantes de la figure 1.
Dans une photographie d'objet en mouvement, les points de l'objet forment de petites traînées, toutes parallèles en première approximation. De même, quand l'oeil vise une région de l'espace puis accomplit une saccade pour viser une région voisine, tous les points de la scène accomplissent sur la rétine de petites trajectoires parallèles. La notion de parallélisme peut donc s'acquérir par l'expérience, très tôt dans le développement de l'individu. Le parallélisme est sans doute la propriété géométrique que la perception maîtrise le mieux.
Une famille de courbes parallèles décalées par translation suggère immédiatement un relief fig. 3 - mais quel relief au juste, et pourquoi ? Selon Kent Stevens, la forme perçue dans une figure à lignes ondulantes parallèles est celle qu'un géomètre aurait calculée moyennant deux hypothèses3 : 1 L'aspect « parallèle » des lignes est générique, c'est-à-dire que si la surface avait été observée d'un point de vue légèrement différent, ces mêmes lignes, supposées gravées sur la surface, auraient encore été parallèles dans l'image. De là, il résulte que ces lignes suivent des chemins réellement parallèles dans l'espace à trois dimensions, et que la surface est de type cylindrique comme par exemple une feuille de papier ou un rideau que l'on incurve. Le principe de « généricité »4 s'applique plus généralement à tous les problèmes d'interprétation d'image ; par exemple, si l'on regarde un disque par la tranche, on voit un rectangle ; mais un rectangle sur une image sera rarement interprété comme un disque vu par la tranche car cette interprétation impliquerait une position très particulière de l'observateur par rapport à l'objet.
2 Les lignes effectivement représentées seraient des lignes de courbure principale sur la surface qui les porte pour une surface cylindrique, les lignes de courbure principale sont d'une part les génératrices - des droites -, d'autre part les courbes qui leur sont perpendiculaires.
Dans l'exemple de la figure 4, dérivé de recherches graphiques d'artistes « op art » comme Bridget Riley, une forme se construit à partir d'éléments d'orientations voisines, mais pas franchement parallèles. On y voit émerger un relief, avec des vallées et des crêtes, et une sorte de flux de matière. D.J. Field, qui a mis en circulation ce genre de dessin, en tire argument que le cerveau s'appuie sur les alignements de segments pour donner forme à l'image5. Il semble néanmoins que l'interprétation en 3D est maintenue quand les segments sont légèrement déplacés et que leurs alignements sont rompus. Je crois plutôt que les formes 3D sont créées en regroupant de proche en proche les segments d'orientations voisines, presque parallèles.
La question de savoir si nous serions équipés de « détecteurs d'alignement » est ouverte. Il me semble que la notion primitive, pour le système visuel, est celle d'orientation, liée à celle de parallélisme. Une ligne droite serait appréciée comme droite par le fait que son orientation locale serait la même en tout point6.
L'école allemande de psychologie de la forme, fondée vers 1910 Gestalt avait énoncé des règles selon lesquelles les signes visuels sont regroupés, et perçus comme faisant partie d'une même entité.
Les principaux facteurs de regroupement sont ceux de proximité, de ressemblance, de continuité de direction, de fermeture des éléments sont regroupés s'ils peuvent émaner d'une courbe ou surface fermée, et de « prégnance » cohérence structurelle apportée par la simplicité, l'ordre, la régularité, la symétrie. A ces facteurs qui jouent de manière automatique s'ajoute celui de l'expérience passée, qui nous fait voir des formes bien connues dans des constellations de signes épars. La tradition de la Gestalt a été entretenue et poursuivie en Italie ; elle est à l'origine d'une quantité d'exemples très imaginatifs et significatifs sur le fonctionnement de la perception humaine8.
La figure 2 peut être considérée comme une version modernisée de la loi de regroupement selon la proximité, et la figure 4 comme une illustration du regroupement selon la similitude en orientation. La célèbre spirale de Fraser voir l'article de Jean-Claude Risset dans ce numéro s'explique par le fait que le principe de regroupement selon les luminances l'emporte sur le regroupement par proximité spatiale. L'influence de l'acquis culturel est manifeste dans la figure 5 où, avec des indices visuels minimes, on reconstitue un message qui devient, après coup, aussi lisible que du texte ordinaire. Enfin, la figure de tête du présent article illustre la puissance des regroupements par symétrie.
Nous analysons les formes pour identifier l'objet qui se manifeste à travers elles. La forme ainsi interprétée n'est plus que l'un des multiples aspects d'un prototype ; on en arrive à voir le prototype, et à oublier l'aspect particulier qu'a l'objet à la distance et sous l'incidence auxquelles on l'examine. Un objet familier circulaire - assiette, pièce de monnaie, cadran de montre - est vu circulaire même sous une incidence oblique. Selon le principe de constance des formes, tous les cercles ont la même forme, et sont également courbes, indépendamment de leur rayon. Il en découle que, perceptivement, le caractère plus ou moins plat d'un arc n'est pas lié à son rayon de courbure, mais à l'angle formé par les directions de ses deux extrémités6,7. L'invariance des formes avec la taille a cependant des limites. En effet, la détection des orientations qui intervient à un stade précoce du traitement visuel est efficace à partir d'une certaine longueur de contour, de telle sorte que les orientations perçues dans une figure peuvent dépendre de son échelle. Dans un grand damier, on voit les alignements horizontaux et verticaux de cases blanches et noires alternées. De loin, on voit surtout les diagonales toutes blanches ou toutes noires. La constance des formes s'applique assez bien aux figures planes. Leur forme ne semble pas changer avec la distance, et change peu avec l'inclinaison de leur plan par rapport à l'observateur. Mais quand on modifie leur orientation, elles peuvent devenir méconnaissables faire l'expérience avec l'image ouvrant le présent article.
Les formes en 3D posent un problème insoluble. Selon la perspective linéaire, la taille apparente d'une grandeur située dans un plan frontal varie comme l'inverse de la distance, tandis que celle d'une grandeur en profondeur varie comme l'inverse du carré de celle-ci : les objets éloignés se contractent donc en profondeur aspect « ratatiné » des véhicules photographiés au téléobjectif et les plans inclinés semblent, avec l'éloignement, se rapprocher de la verticale. Nous avons bien intégré la convergence apparente des lignes parallèles, mais les changements d'aspect dus aux inégalités de contraction dans les trois dimensions sont moins maîtrisés9. En particulier, nous avons le plus grand mal à apprécier si des plans inclinés, espacés en profondeur, sont parallèles ou non. Dans un stade, les gradins éloignés, vus de face, paraissent plus raides que les gradins proches, vus latéralement fig. 6. Normalement, des carrés vus de biais,
donc fortement comprimés par la
perspective, ressemblent à des parallélogrammes étirés, et nous leur redonnons une forme carrée.
Outre la vision carrée et la vision perspective, il existe une troisième possibilité, moins rare qu'on ne le croit, du moins en Occident : la vision en perspective inversée. J'y suis personnellement sujet pour des surfaces rectangulaires vues sous une incidence oblique. Elle s'impose, me semble-t-il, pour les petits objets quand ils sont vus des deux yeux fig. 7.
L'appréciation des formes est donc soumise à des tensions contradictoires. Quelle est la forme juste ? Celle qui serait invariablement assignée à l'objet, comme un symbole, celle qui est vue en perspective ou celle, plus enveloppante, qu'on pourrait voir en perspective inversée ? Chaque choix se justifie, et il nous faut arbitrer entre plusieurs façons, également légitimes, de percevoir une forme. De la nécessité de tels arbitrages découle, à mon avis, une grande partie des illusions géométriques.
Souvent, les surfaces sont représentées au moyen d'une trame carrée déformée. Un écartement des lignes signale une élévation, un resserrement signale une dépression fig. 8. Par ailleurs, les changements brusques d'orientation des lignes signalent des changements brusques d'orientation de la surface. Le cerveau interprète ce genre de dessins comme si la surface, plane au départ et portant la trame carrée régulière, avait subi des pressions qui avaient façonné son relief, et dilaté la trame. C'est aussi le genre de déformations que l'on observe en projetant la trame régulière sur la surface 3D, supposée unie. Dans les images à la Stevens fig. 3, il n'y a pas d'in-dice de dilatation et le cerveau doit faire l'hypothèse additionnelle que les courbes sont des lignes de courbure principale sur la surface.
Au-delà de la simple appréciation intellectuelle du relief, il est possible de l'éprouver avec acuité en situation de « stéréoscopie monoculaire paradoxale »10-12. Quand on explore une image à travers un tube étroit et que l'on perd ainsi les repères qui inscrivent l'image dans un cadre plat, cette image peut être perçue avec un relief comparable au relief stéréoscopique. Le phénomène peut s'éprouver même si la surface n'est représentée qu'avec de purs indices de compression et de dilatation fig. 8.
Les dessinateurs et caricaturistes savent, en quelques traits judicieusement choisis, représenter une surface complexe en trois dimensions. Selon quels critères ces traits sont-ils sélectionnés ? Le premier est celui des lignes de contour. Si j'observe une sphère d'un seul oeil, je peux imaginer des rayons qui, partant de l'oeil, iront percuter la sphère, d'au- tres rayons qui passeront à côté, et enfin une famille de rayons formant un cône qui ira la raser tangentiellement le long d'un cercle. Ce cercle est le contour externe de la sphère, relativement au point de vue. Remarquons que la portion de sphère qui est vue est une calotte plus petite qu'un hémisphère. Le contour externe de la sphère est plan, mais cette propriété est exceptionnelle : en général, le contour externe d'un objet est une courbe à trois dimensions.
Quand la surface présente des protubérances par exemple le nez dans un visage, on peut leur associer d'autres lignes de contour selon le même principe. Ces protubérances n'étant pas des surfaces indépendantes fermées, les lignes de contour sont ouvertes. Il faut bien qu'elles commencent et finissent quelque part, mais où ? La logique semble être la suivante13 : si je considère un rayon issu d'un oeil qui frôle la protubérance, et que ce rayon, en se prolongeant, rencontre une seconde portion de surface plus loin, alors le premier point de tangence doit être représenté sur le supplément de contour. Mais s'il n'y a plus, en ce point, de chemin supplémentaire à parcourir pour rencontrer l'autre portion de surface, alors le contour doit s'arrêter fig. 9. Tant le contour externe que ces suppléments de contour dépendent de la position de l'observateur. Les suppléments sont très efficaces pour donner l'idée de volume fig. 9. Les apparitions et disparitions de ces contours selon les positions respectives de l'observateur et de l'objet pourraient être des attributs importants dans le codage des formes en mémoire14.
Mathématiquement, les suppléments de contour devraient toujours se terminer par des concavités. Mais, comme l'ont constaté J.J. Koenderink et A.J. van Doorn, les artistes représentent presque toujours les protubérances les seins féminins par exemple par des arcs exclusivement convexes13. Il semble, plus généralement, que l'on a tendance à se représenter les formes en 3D comme des accrétions d'unités convexes « Il faut traiter la nature par le cône, le cylindre et la sphère » disait Cézanne. A la rigueur, on conçoit aussi des dépressions concavités qui se formeraient quand on enfonce le doigt dans une boule, mais les régions de raccordement entre portions convexes et concaves ont une forme à double courbure dite en selle de cheval : elles sont mal conceptualisées, même par les artistes, et seraient traitées comme des transitions sans intérêt13. Néanmoins, la perception humaine y serait sensible. Les courbes frontières entre régions hyperboliques en selle de cheval d'une part, et régions convexe ou concave d'autre part sont appelées courbes paraboliques. Celles qui séparent une région hyperbolique d'une région convexe ont un rôle visuel important : c'est là, quand l'objet tourne, que prennent naissance de nouveaux reflets15, de nouvelles ombres ou des contours supplémentaires, bien qu'elles soient rarement des lignes de séparation physique entre différentes parties d'un objet. Le « dos » d'un croissant est convexe, son « ventre » est hyperbolique. Des sujets à qui l'on demande d'apprécier, en différents points de l'image d'un croissant si la surface y est d'un genre ou de l'autre répondent juste et localisent donc correctement les courbes paraboliques, même s'ils n'en possédaient pas le concept16.
Dans une série d'expériences à vocation plus générale, Koenderink et van Doorn ont fait évaluer l'orientation de la surface en divers points de la photographie d'un torse. Cette orientation est définie par deux paramètres d'inclinaison, que les sujets devaient apprécier successivement. L'ensemble des réponses s'avère remarquablement consistant. A partir des seules évaluations d'orientation dans l'espace 3D des plans tangents à la surface, il est possible, avec une bonne approximation, de calculer une surface mathématique compatible avec l'ensemble, et cette surface est en bon accord avec celle de l'objet représenté17.
Il nous reste à aborder le problème central, jusqu'ici éludé : comment le cerveau produit-il cette fameuse forme qui rend si bien compte des multiples indices ? Car la forme, plus qu'une collection d'indices, est une production interne qui donne sens à ces indices. En témoigne le phénomène des contours subjectifs. A la jonction de deux surfaces appartenant à deux objets différents, la texture de l'une s'interrompt pour faire place à l'autre.
La frontière, immatérielle, se manifeste par des discontinuités de texture. Si les textures sont denses, et que la frontière est très régulière, les interruptions de texture prennent l'allure de franches coupures, et le regroupement perceptif de ces coupures procure l'impression d'une courbe réelle continue. Lorsque la texture d'une des surfaces est remplacée par un fond uniforme, cette surface apparaît de manière illusoire, bien qu'elle ne soit plus, en principe, que suggérée par les coupures de texture de l'autre surface fig. 10. On pourrait croire que la surface subjective est engendrée par un processus d'interpolation qui relierait de proche en proche les éléments coupés d'une texture. Il n'en est rien. Dans la figure 10b, on voit une couronne subjective très régulière sur fond d'hexagones espacés. Un procédé d'interpolation aurait produit, dans ce cas, une couronne irrégulière, ce qui n'est pas le cas.
Des surfaces subjectives sont produites en 3D via la vision stéréoscopique, comme le montre le très bel exemple de J.P. Harris et R.L. Gregory fig. 11. Il s'agit d'un couple d'images qui fait apparaître deux surfaces subjectives. Ce couple forme un stéréogramme. Quand on s'arrange pour voir une image de l'oeil gauche, et l'autre de l'oeil droit, on voit une surface illusoire en relief, ayant la forme d'une selle de cheval. Cette surface n'a pu être ni interpolée, ni calculée point par point, puisque les deux surfaces d'origine sont d'un noir uniforme : elles ne contiennent aucun repère qui permettrait de calculer la troisième dimension.
Pour définir une courbe ou une surface particulière, le mathématicien choisit, au cas par cas, le procédé le plus économique : il utilise à sa convenance des coordonnées cartésiennes, cylindriques ou sphériques, définit l'objet par des équations entre les coordonnées, ou entre les coordonnées et un paramètre, définit l'objet comme un lieu, une trajectoire, une enveloppe, ou le transformé d'un autre objet, etc. Je soupçonne que le cerveau dispose aussi de plusieurs techniques de représentation des formes. A mon avis, la représentation des courbes et celle des surfaces relèvent de techniques différentes. La première est d'une extrême finesse, l'autre paraît plus sommaire : nous conceptualisons mal les régions hyperboliques, ne reconnaissons pas qu'une surface est réglée à moins que des droites n'y soient explicitement dessinées, et nous apprécions de manière très approximative le rapport entre la profondeur et les deux dimensions frontales comme nous le découvrons en voulant sculpter une tête.
La forme d'une surface telle qu'elle est perçue se décrit bien avec quelques lignes de contour, et ceci suggère l'existence de procédés de génération de surfaces 3D à partir de contours plans. Il me semble que, pour l'essentiel, la surface que nous conceptualisons à partir d'un contour obéit à la règle suivante : supposons un contour fermé dessiné dans le plan horizontal ; associons, à la verticale de chaque point situé à l'intérieur, une altitude d'autant plus grande que le point est loin des bords ; la surface ainsi construite est une bonne interprétation 3D du contour. En d'autres termes, les régions étroites sont peu épaisses, les larges le sont davantage. Physiquement, on arriverait à un tel résultat en formant un tas de sable, aussi élevé que possible, qui serait contenu par le contour. On y parviendrait aussi en empilant sur le premier contour des strates où chacune aurait un contour légèrement en retrait par rapport à celui de la strate immédiatement inférieure. Un autre procédé consisterait à promener à l'intérieur du contour une sphère dont le centre serait dans le plan horizontal du contour, et dont le rayon varierait de manière à ce que la sphère soit tangente des deux côtés à la fois19. L'intérêt de ce procédé est que le trajet suivi par le centre de la sphère définit une ossature. Il permet donc de passer d'une description par l'extérieur à une description par l'intérieur.
De multiples surfaces, qui diffèrent par leur convexité, satisfont à la loi énoncée, selon laquelle l'altitude croît avec l'éloignement des bords. A partir d'un cercle, on peut former des calottes sphériques ou ellipsoïdales, des cônes, ou des formes concaves en toit de pagode. Mais pour représenter les formes, le cerveau n'utilise ni des tas de sable ni du contreplaqué. Les exemples qui ont été donnés sont à prendre comme des métaphores qui expliquent ce que doit être la représentation des formes : une méthode qui engendre, à partir d'une description très compacte, une grande famille de surfaces se déduisant les unes des autres en ajustant un petit nombre de paramètres.
La question de la représentation des courbes, quoique soumise aux mêmes contraintes, me paraît plus délicate et mystérieuse.
Ici, d'autres analogies viennent à l'esprit, tels les modèles physiques de sources ponctuelles dont l'influence se propage. Une pierre jetée dans l'eau produit une famille de cercles concentriques. Une charge électrique isolée produit aussi une famille de cercles sur lesquels le potentiel est constant. Avec deux charges de même signe, ou de signes différents, on crée d'autres familles plus complexes. Il est donc possible de coder des formes de manière analogique.
Pour décrire une forme, on déterminerait une configuration comportant un petit nombre de charges « + » et « », à laquelle on associerait une famille de courbes qui seraient les équipotentielles du champ créé par ces charges. Un tel modèle admet une traduction neuronale immédiate : si les charges sont matérialisées par des neurones émettant des signaux dans toutes les directions, une courbe de potentiel serait le lieu des points recevant des signaux dont la somme - ou une fonction plus pertinente - aurait une valeur déterminée. Le risque, avec la plupart des modèles propagatifs partant de sources ponctuelles, est de produire des courbes trop festonnées. Il me semble que la perception humaine produit des cour-bes ayant un maximum de régularité fig. 10, et ceci me suggère l'analogie d'une surface élastique sur laquelle on souffle d'un côté, ou à l'intérieur si elle est fermée, et sur laquelle on appuie éventuellement ensuite de l'autre côté. La forme se construirait donc en plusieurs étapes, par une succession de poussées internes et de pressions externes.
La perception visuelle excelle à reconnaître une forme générale à travers toutes sortes de déformations on lit sans mal du texte sur une page recourbée et l'on reconnaît les objets à travers des miroirs déformants. D'Arcy Thompson s'était livré au jeu des déformations sur les formes animales, et avait constaté que « la déformation d'une figure compliquée peut se comprendre facilement, même si la figure demeure mal définie et mal analysée » 20 . A cet égard, la perception visuelle est idéalement adaptée à la compréhension des formes naturelles.
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LE PARADOXE DE DARWIN |
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Le paradoxe de Darwin
environnement - par Christian Lévêque, Didier Paugy dans mensuel n°402 daté novembre 2006 à la page 48 (1747 mots) | Gratuit
Le lac Victoria, réputé asphyxié, n'a jamais été aussi productif, ni gorgé de vie. Un paradoxe, si l'on prend en compte la profonde déstabilisation subie par l'écosystème au cours du siècle dernier. Contrairement à ce que l'on a longtemps cru, ces perturbations ne peuvent être imputées à la seule introduction de la perche du Nil dans ce lac.
On dit des grands lacs de l'Est africain qu'ils sont le « vivier de Darwin ».
À raison, puisqu'ils abritent l'un des plus spectaculaires exemples de l'évolution en marche. En deux millions d'années seulement, onze espèces ancestrales de poissons y ont engendré une kyrielle de cichlidés endémiques : 300 espèces dans le lac Tanganyika, 500 dans le Victoria et 800 dans le Malawi [fig. 1] . On est bien loin de la petite dizaine d'espèces de pinsons utilisés par Charles Darwin pour illustrer sa théorie ; ici, le processus de spéciation implique beaucoup plus d'espèces, faisant de ces grands lacs des laboratoires naturels pour étudier l'évolution [1] .
Cela explique en partie pourquoi, au début des années 1980, la communauté scientifique s'est tant émue
de voir disparaître plusieurs cichlidés endémiques de certaines zones du lac Victoria. À l'époque, le
coupable de cette « catastrophe écologique » ne fait aucun doute : Lates niloticus, la perche du Nil, dite « capitaine » dans l'Afrique francophone. Ce poisson vorace et opportuniste, introduit dans les années 1950, se serait mis à proliférer dans le lac aux dépens des espèces autochtones. Une idée reprise récemment dans le film Le Cauchemar de Darwin [2] .
Effet Frankenstein
Reste que l'hypothèse n'est pas satisfaisante. L'espèce, par ailleurs naturellement présente dans d'autres grands lacs du rift, n'a jamais manifesté ce type de comportement ! Dans le Tanganyika par exemple, quatre espèces de perches cohabitent sans proliférer, ni mettre en danger les autres populations de poissons, y compris celles des cichlidés.
Pourquoi les perches se comporteraient-elles différemment dans le Victoria ? Plusieurs explications sont possibles. La plus évidente de toutes est qu'en lâchant le Lates dans le lac Victoria les émissaires de l'Uganda Game and Fisheries Department UGFC, un peu l'équivalent des Eaux et Forêts françaises, ont introduit le premier grand prédateur de l'écosystème. Cela a engendré un « effet Frankenstein » : des proies naïves se sont retrouvées face à des prédateurs sans avoir le temps, par coévolution, de développer des comportements d'évitement. Ce mécanisme expliquerait le « carnage » observé sur les petits cichlidés du lac Victoria, non accoutumés à la présence d'une telle menace. Pour autant, l'effet Frankenstein ne saurait expliquer, à lui seul, la brusque prolifération de la perche du Nil dans le lac Victoria. Car, entre les premières introductions du poisson et la déstabilisation du milieu, vingt ans se sont écoulés. Comment expliquer que la perche se mette soudainement à proliférer au milieu des années 1980 ? D'autres perturbations environnementales sont survenues.
Pêche excessive
La première d'entre elles résulte d'une surexploitation de la ressource halieutique. À partir de 1905, en effet, les filets maillants remplacent les nasses traditionnelles et les filets en papyrus. La pêche s'intensifie. En conséquence, dès les années 1920, les proies les plus prisées, des cichlidés appeléstilapias, voient leurs populations décliner. À défaut de tilapias, les pêcheurs se rabattent alors sur d'autres espèces comme les poissons-chats, les ngege Oreochromis esculentus et les Labeo victorianus. Et là aussi, la pêche continue jusqu'à un épuisement presque total des réserves. Résultat : dans les années 1950, ces espèces, elles aussi, disparaissent pratiquement des captures. Quatre-vingt pour cent des prises sont alors constituées de petits cichlidés bourrés d'arêtes, les haplochromines, peu appréciés et convertis en farine pour nourrir les poulets. Pour tenter de changer cet état de fait, les autorités coloniales de l'UGFC décident alors d'introduire quatre espèces de tilapias commercialement intéressantes. Parmi elles, Oreochromis niloticus, une espèce surnommée le « poulet aquatique » tant elle a été introduite dans le monde.
C'est dans ce contexte que les premiers lâchers
de perches du Nil ont lieu, en 1954. À l'époque, il s'agit plus de répondre aux caprices de Britanniques amateurs de pêche sportive que d'améliorer la
productivité du lac. Mais devant le « succès » de l'introduction, au début des années 1960, une centaine de couples de perches sont lâchés au nord du lac. L'objectif, cette fois, est d'encourager l'essor de l'économie locale. Il faut cependant attendre encore dix ans pour que la perche colonise le lac et devienne abondante [3] .
Agriculture intensive
L'exploitation de la perche ne commence donc réellement qu'au cours des années 1970, en même temps qu'arrivent les premiers chaluts et les sennes de plage * . La pression de pêche s'accentuant encore, toutes les espèces sont désormais surexploitées. Mais la faune ichtyologique, bien que très éprouvée, reste encore très variée. Pourquoi alors ce basculement de l'écosystème au cours des années 1980 ?
À cause d'une autre perturbation, liée au changement des pratiques agricoles des populations riveraines [4] .
Là encore, il faut remonter au début du XXe siècle, quand les colons anglais ont déboisé de vastes espaces forestiers dans le bassin-versant du lac Victoria pour y planter du thé, du café, du sucre ou du coton. Simultanément, la population s'est considérablement accrue pour atteindre environ 30 millions à la fin du XXe siècle. En conséquence, les terres boisées sont devenues agricoles, et l'agriculture itinérante traditionnelle s'est mue en une agriculture intensive non contrôlée. Or, en défrichant un sol, on accroît sa vitesse d'érosion, surtout en zone tropicale où la couche meuble et fertile est très mince. Pour y pratiquer de l'agriculture intensive, il faut recourir à une quantité croissante d'engrais, voire de pesticides. Lessivées par la pluie, les boues enrichies chimiquement se déversent et s'accumulent dans le lac.
L'agriculture n'est pas la seule cause de l'enrichissement du lac en éléments nutritifs. Il faut également incriminer les rejets d'industries, rarement équipées en matière de dépollution, qui déversent leurs rejets dans les rivières qui alimentent le lac : brasseries, tanneries, industries agroalimentaires et autres abattoirs. Sans oublier, bien sûr, les rejets domestiques et municipaux dans des pays où les stations d'épuration sont rares.
En conséquence, les apports en éléments nutritifs azote et phosphore ont doublé, voire triplé, depuis les années 1950 [5].
Simultanément, la composition du plancton végétal s'est profondément modifiée. D'après des mesures réalisées dans les années 1980, la biomasse algale était cinq à dix fois plus élevée que dans les années 1960, avec une dominance des cyanophycées * .
Ce sont les signes d'un phénomène désormais bien connu : l'eutrophisation.
L'enrichissement des eaux en éléments nutritifs provoque un accroissement de la production végétale dont la décomposition consomme de l'oxygène. Si la production végétale est forte, la demande en oxygène est telle que les eaux deviennent anoxiques, surtout en profondeur. C'est ce que l'on observe sur le Victoria lire ci-dessus « Le cas de la jacinthe d'eau ». Ce phénomène peut être à l'origine de la mort massive et brutale des poissons. Car lorsqu'un vent fort et froid souffle, les eaux profondes, normalement plus denses et froides que les eaux de surface, remontent tout d'un coup. Si cette couche profonde est anoxique, comme c'est le cas dorénavant dans le lac Victoria, les poissons meurent massivement d'asphyxie.
Poisson omnivore
Érosion et eutrophisation ont une autre conséquence : l'augmentation de la turbidité des eaux dont la transparence, de plus de 5 mètres dans les années 1960, est maintenant de moins de 1 mètre. Or, les cichlidés endémiques avaient développé des signaux de reconnaissance sexuelle fondés sur les couleurs. Dans un univers de plus en plus « obscur », ces modes de reconnaissance deviennent moins efficaces et contribuent probablement à la réduction des populations de cichlidés.
À l'inverse, cette modification du milieu a profité à certaines espèces . Quatre sont aujourd'hui particulièrement abondantes et constituent l'essentiel de la biomasse du lac : une crevette de petite taille Caridina nilotica , se nourrissant surtout de la biomasse végétale en décomposition ; un petit poisson pélagique et planctophage, Rastrineobola argentea ; les tilapias, friands de détritus benthiques et de plancton ; et enfin le Lates dont les jeunes se nourrissent de crevettes et de Rastrineobola , et dont les adultes, opportunistes, mangent tous les autres, y compris leurs propres juvéniles. La prolifération des Lates s'expliquerait donc, au moins en partie, par la simplification des réseaux de nutrition, elle-même causée par l'anthropisation du lac [fig. 2] .
L'avenir du lac Victoria paraît donc assez sombre. La pression démographique est telle, et les moyens financiers si modestes, que rien ne laisse entrevoir une maîtrise future de l'eutrophisation, comme ce fut, par exemple, le cas en France pour le lac d'Annecy et le lac Léman.
Le sort des cichlidés endémiques n'en est pas pour autant scellé. Des prospections récentes font état de régions du lac où ils ont subsisté et où certaines espèces, que l'on pensait disparues, sont à nouveau présentes. De plus, ces poissons ont d'ores et déjà fait montre de leurs facultés d'adaptation. Dans le lac Tanganyika par exemple, ils ont développé des comportements d'évitement du Lates . Il semble donc tout à fait possible que les cichlidés du lac Victoria finissent par développer des parades similaires. De plus, plusieurs études scientifiques récentes montrent que plusieurs espèces d' Haplochromis ont, en quelques années, modifié leur régime alimentaire pour l'adapter aux nouvelles conditions [6] . Enfin, dans les zones où les populations de Lates ont diminué en raison d'une surexploitation, plusieurs espèces d' Haplochromis ont réapparu. Si le lac Victoria n'est, certes, plus le « vivier de Darwin », il n'en est pas au point de devenir le « cauchemar de Darwin ».
Quoi qu'il en soit, un paradoxe demeure. Ce lac, bien qu'en mauvais état biologique, produit aujourd'hui
près de 500 000 tonnes de poissons, contre environ 100 000 tonnes avant l'introduction du Lates . Certes, il fonctionne de manière différente qu'autrefois, mais très efficacement du point de vue de la production biologique. De quoi faire réfléchir les militants écologistes qui accusent rapidement la mondialisation en caricaturant la vérité et les écologues qui pourront affiner leurs recherches pour essayer de résoudre ce que l'on pourrait appeler le paradoxe de Darwin.
EN DEUX MOTS La perche du Nil ou Lates niloticus , introduite dans les années 1950 dans le lac Victoria, n'est pas seule coupable de la baisse de diversité observée trente ans plus tard. L'intensification de la pêche, une agriculture plus intensive qui a remplacé l'itinérance traditionnelle, ainsi que la présence d'industries polluantes ont modifié l'équilibre du lac. La chaîne alimentaire s'est considérablement transformée, à commencer par le phytoplancton dont la biomasse a été multipliée par 5 entre 1960 et 1980. Aujourd'hui, des espèces endémiques, les cichlidés, qu'on pensait presque disparues, sont retrouvées dans certaines régions du lac.
Par Christian Lévêque, Didier Paugy
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L'ENFANT ET SON DÉVELOPPEMENT |
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L'ENFANT ET SON DÉVELOPPEMENT
La turbulente dynamique de la matière grise
l'enfant et son développement - par Arthur Toga, Paul Thompson et Elizabeth Sowell dans mensuel n°388 daté juillet 2005 à la page 42 (2718 mots) | Gratuit
Comment le cerveau se développe-t-il ? Jusqu'à quel âge ? Appliquée à l'enfant et à l'adolescent, l'imagerie par résonance magnétique révèle une maturation qui, loin d'être uniforme, s'effectue par vagues successives selon les zones du cerveau.
Qui dit développement, dit dynamique, mouvement, changement. Le développement du cerveau humain n'échappe pas à la règle. Le ballet cellulaire débute très tôt chez l'embryon. Dès le deuxième mois de grossesse, les cellules précurseurs des neurones prolifèrent de façon intensive dans une zone particulière du cerveau rudimentaire, puis migrent jusqu'à leur emplacement définitif. Arrivées là, elles commencent à se différencier, et émettent des prolongements en direction les unes des autres celles qui n'établiront pas de contacts mourront. À partir du sixième mois, les connexions entre neurones survivants se multiplient, et de nouvelles synapses se forment en abondance. Dans le même temps, les axones commencent à être recouverts d'une substance lipidique appelée myéline. Synthétisée par des cellules nommées oligodendrocytes, la myéline augmente la vitesse de conduction de l'influx nerveux le long de l'axone.
Vient la naissance, qui n'interrompt en rien ces processus. Le cerveau du nouveau-né - riche de 100 milliards de neurones environ - continue à grandir, sous le contrôle de certains gènes, mais aussi sous l'influence des stimulations externes, bien plus nombreuses que celles que recevait le foetus. Les dendrites des neurones prolifèrent, les synapses se multiplient. Mais ce foisonnement cède peu à peu la place à un processus d'élagage : certaines connexions sont conservées et renforcées, d'autres, éliminées, tandis que la myélinisation se poursuit. Le tout aboutit à la sélection d'un réseau de connexions certes privilégié, mais pas statique il est continûment remanié au cours de la vie de l'individu.
C'est en examinant sous le microscope des cerveaux provenant de spécimens autopsiés que l'Américain Peter Huttenlocher a pour la première fois, il y a vingt-cinq ans, mis en évidence cette succession d'étapes. Il devait également dresser un second constat : elle ne se déroule pas partout en même temps. Par exemple, dans le cortex visuel, le maximum de connexions advient aux alentours du quatrième mois après la naissance. Commence alors l'élagage, qui se poursuit jusqu'à l'âge préscolaire, où le nombre de connexions est alors grosso modo celui qu'aura l'adulte. Mais dans le cortex préfrontal médian, une aire du cerveau impliquée dans des fonctions cognitives supérieures, le maximum survient vers 3-4 ans seulement, et l'élagage n'est pas notable avant le milieu - voire la fin - de l'adolescence [1].
Examens sans risques
Ces données histologiques suggéraient que le développement du cerveau était un processus dynamique impliquant tant l'apparition que la disparition de certaines structures cellulaires. Problème : ces données étaient très fragmentaires. Et c'est là que l'imagerie par résonance magnétique nucléaire - l'IRM, encore dans sa prime enfance à l'époque des premiers travaux de Huttenlocher - s'est révélée précieuse. D'une part, elle permet d'explorer dans sa globalité, mais aussi dans sa diversité, le développement du cerveau de sujets vivants. La substance grise où se trouvent les corps cellulaires des neurones, les dendrites et les synapses se distingue clairement, sur les clichés, de la substance blanche les axones entourés de myéline. D'autre part, le fait qu'elle ne requière ni molécules radioactives ni exposition aux rayons X, permet de l'utiliser sans danger pour étudier le développement du cerveau de l'enfant.
Les premières études par IRM anatomique du cerveau d'enfants en bonne santé ont eu lieu à la fin des années quatre-vingt. Terry Jernigan et ses collègues, de l'université de Californie à San Diego, ont montré que chez les jeunes adultes la quantité de matière grise corticale était moindre que chez les enfants, bien que le volume de leur cerveau soit supérieur. Le volume global de matière grise semblait décliner après l'âge de 7 ans. Impossible cependant d'afficher une certitude : la croissance globale du cerveau résultant surtout de l'augmentation de substance blanche, il se pouvait très bien que le déclin de substance grise ne soit que relatif. Jernigan et ses collaborateurs devaient ensuite montrer que cette diminution n'avait pas lieu partout au même moment. Elle se produisait d'abord dans les ganglions de la base lire « Variations sous le cortex », p. 45 durant la prime enfance, puis dans les lobes pariétaux et frontaux à la puberté [2]. Quand bien même l'IRM était impuissante à déterminer la densité des synapses, c'était tout de même les premiers indices in vivo venant appuyer les découvertes post mortem de Huttenlocher.
Pour les spécialistes de biologie du développement, l'objectif suivant était bien défini : créer des cartes tridimensionnelles plus précises du cerveau en train de grandir et de mûrir. La méthode utilisée au début des années quatre-vingt-dix consistait à subdiviser le cerveau en différentes régions anatomiques, et de mesurer le volume de chacune de ces régions et ses variations au cours du temps. Malheureusement, le traitement des données impliquait de dessiner à la main les régions en question sur les clichés obtenus. Aussi quelques équipes, dont la nôtre, ont-elles entrepris de développer l'identification automatique des structures cérébrales. À partir de 1999, nous avons commencé à construire des cartes tridimensionnelles des structures cérébrales en développement, l'usage d'un code couleur nous permettant de visualiser, par exemple, les variations de matière grise chez les enfants, les adolescents et les adultes. À l'heure actuelle, nous parvenons même à présenter les données sous forme de courts films qui compactent les données acquises sur plusieurs années [3].
Bien que quelques chercheurs se soient intéressés aux structures de matière grise non corticales enfouies dans le cerveau lire « Variations sous le cortex », p. 45, la plupart des travaux de cartographie du cerveau en développement portent sur le cortex. À cela, une raison simple : il est le siège de fonctions aussi importantes et diverses que la vision, l'audition, le langage, ou encore la planification des actions.
Dans un premier temps, la plupart des études avaient pour objectif de voir s'il existait des différences statistiquement significatives entre enfants en bonne santé et enfants souffrant de troubles neuropsychiatriques citons, par exemple, la schizophrénie. Mais ces études ont aussi largement contribué à une meilleure connaissance du développement normal du cerveau. En effet, la plupart des anomalies détectées par IRM chez des enfants atteints de troubles du développement ne sont pas flagrantes. En d'autres termes, il est impossible de les détecter si l'objet de l'étude est un seul et unique sujet. Le seul moyen de les mettre en évidence est de comparer un groupe d'enfants atteints de tel ou tel trouble à un groupe d'enfants indemnes, et de voir s'il existe des différences statistiquement significatives entre ces deux groupes. Et les enfants « témoins » permettent aussi de dégager des conclusions quant au développement normal.
En 1992, par exemple, Judith Rapoport et son équipe du National Institute of Mental Health NIMH, à Bethesda, ont suivi, pendant cinq ans, 50 adolescents développant une schizophrénie infantile et, à titre de groupe contrôle, plus de 300 adolescents en bonne santé. C'est ensuite notre équipe qui a analysé les données [4]. Résultat ? Chez les adolescents en bonne santé, la substance grise diminue faiblement dans le cortex pariétal 1 ou 2 % par an, tandis qu'aucun changement n'est nettement perceptible dans les autres lobes. En revanche, chez les patients, nous avons détecté une perte rapide de substance grise dans le cortex supérieur frontal et dans le cortex temporal. Cette perte atteint 3 ou 4 % dans certaines sous-régions. La diminution de matière grise débute en fait dans les régions pariétales du cortex impliquées dans le langage et les associations d'idées. Elle s'étend ensuite vers les lobes temporaux et vers le cortex moteur supplémentaire. Cette évolution correspond aux troubles neuromoteurs et sensoriels caractéristiques de la maladie.
L'étape de l'adolescence
Ce type de résultats a souligné l'importance de mieux étudier le développement normal en tant que tel, et des études longitudinales ont été lancées dans cette seule intention. Leurs résultats remettent parfois en question certaines des conclusions antérieures établies sur la base d'études transversales c'est-à-dire où les données correspondant à des âges différents sont obtenues chez des personnes différentes. Par exemple, les données, publiées en 1999 par Jay Giedd, ses collègues du National Institute of Mental Health et des collaborateurs du Montreal Neurological Institute [5], ont dépeint un tableau partiellement différent de celui présenté par Terry Jernigan au début des années quatre-vingt-dix. Leurs travaux, qui portaient sur la croissance des lobes du cerveau entre 4 et 22 ans, ont confirmé l'augmentation linéaire de substance blanche jusqu'à l'âge de 20 ans. En revanche, ils ont montré des changements non linéaires de la substance grise : elle augmente durant la préadolescence, avec un maximum à environ 12 ans pour le lobe frontal et le lobe pariétal, et à 16 ans pour le lobe temporal. C'est après seulement qu'elle commence à diminuer.
Quelle conclusion en tirer quant aux mécanismes sous-jacents ? Il est difficile d'émettre autre chose que des hypothèses. L'IRM permet certes de mesurer les changements de densité et de volume des structures cérébrales, mais sa résolution est trop faible pour caractériser les mécanismes cellulaires correspondants. De plus, le volume de substance grise ne reflète pas seulement les modifications qui affectent les neurones, mais aussi celles qui touchent les autres cellules du cerveau les cellules gliales, et les vaisseaux sanguins. Tout ce que l'on peut dire, c'est que les changements observés par l'équipe de Giedd sont corrélés aux données post mortem indiquant un accroissement de l'élagage des connexions au cours de l'adolescence et de l'entrée dans la vie adulte, et qu'ils soulignent l'importance de cette période dans le développement du cerveau.
Scanné tous les deux ans
Par ailleurs, il était impossible d'extraire de cette étude des informations pertinentes quant à la géographie précise de l'évolution de la substance grise, étant donné que les lobes y étaient chacun considérés dans leur globalité. En 2004, en revanche, nous avons produit, en collaboration avec cette même équipe du NIMH, une carte montrant point par point l'évolution de l'épaisseur du cortex entre 4 et 21 ans [6]. Nous l'avons construite à partir de séries de clichés d'IRM obtenus chez treize enfants recrutés au NIMH au début des années quatre-vingt-dix, et suivis ensuite pendant plusieurs années : chacun des enfants a été scanné tous les deux ans pendant huit ou dix ans, tout en faisant l'objet, à chaque session, d'un entretien visant à s'assurer qu'il ne souffrait d'aucun trouble psychologique.
Cette étude est la première à visualiser l'évolution du cortex sous forme de film [fig. 1]. Dans ses grandes lignes, elle montre que l'amincissement de la substance grise a d'abord lieu, entre 4 et 8 ans, dans les régions du cortex moteur et du cortex somato-sensoriel situées à proximité du sillon séparant les deux hémisphères cérébraux, ainsi qu'au pôle postérieur et au pôle antérieur du cerveau. Autrement dit, les premières régions qui mûrissent sont celles où s'effectue l'intégration primaire des données sensorielles et motrices. Aux alentours de la puberté, soit vers 11 à 13 ans, la diminution de substance grise progresse dans le cortex pariétal - zone impliquée dans l'orientation spatiale et la maîtrise du langage. À la fin de l'adolescence, c'est le cortex préfrontal qui s'affine, autrement dit la zone où sont gérées nombre de fonctions cognitives supérieures, par exemple les capacités de raisonnement. La dernière région concernée par le processus est la partie moyenne et supérieure du cortex temporal. Il est possible que cela traduise la croissance continue de l'hippocampe enfoui au creux du cortex temporal l'hippocampe est une structure impliquée entre autres dans les processus de mémorisation. On notera, non sans intérêt, que le même type de suivi appliqué à des patients atteints de la maladie d'Alzheimer montre une séquence antagoniste [7] : les régions qui se développent le plus tôt chez l'enfant celles qui contrôlent la vision et les sensations sont épargnées jusqu'au stade ultime de la maladie ; celles qui se développent en dernier chez l'enfant sont les premières à dégénérer chez les patients.
Au vu de ces résultats, on s'interroge bien évidemment sur le lien entre l'affinement du cortex et les changements cognitifs que l'on observe au cours de l'enfance et de l'adolescence. Là encore, l'IRM anatomique a son mot à dire - ainsi que l'IRM fonctionnelle lire « La cognition en images », p. 48. Des résultats publiés en 2004, et obtenus sur un groupe de 45 enfants scannés deux fois à deux ans d'intervalle entre 5 et 11 ans, ont montré une corrélation entre l'amincissement du cortex frontal et pariétal gauche et des performances accrues dans l'exécution d'un test de maîtrise verbale [8]. D'après ces données, il semble raisonnable de spéculer mais seulement spéculer que l'évolution du cortex est effectivement liée aux changements cognitifs.
Inné et acquis
Quels sont les paramètres qui régissent ce développement ? Autrement dit, quelle est la part respective de la génétique et de l'environnement dans l'évolution du cerveau ? Afin d'apporter quelques éléments de réponse à ce débat sur l'inné et l'acquis, nous avons mis à profit l'IRM pour étudier des jumeaux.
En la matière, la base de données la plus connue - et utilisée dans diverses études épidémiologiques - est le registre finlandais des jumeaux, qui répertorie tous les jumeaux nés en Finlande depuis 1940. Nous avons donc songé à l'utiliser pour explorer quelles sont les régions du cerveau qui se développent sous un contrôle génétique strict, et quelles sont celles qui sont plus sensibles aux influences extérieures [9]. Certes, des jumeaux avaient déjà été étudiés par IRM avant que nous nous lancions dans cette étude. Il en était ressorti des ressemblances plus marquées chez les vrais jumeaux que chez les faux. Nous avions l'ambition d'aller plus loin dans la description des structures « héritables ».
En deux mots : Précieux outil que l'imagerie par résonance magnétique : ne requérant ni molécules radioactives, ni rayons X, elle peut être utilisée sans danger avec des enfants. Il y a quinze ans, débutaient les premières études sur le développement du cerveau. À l'époque, il s'agissait surtout d'étudier les troubles pathologiques tels que l'autisme ou la schizophrénie. Cet objectif est toujours d'actualité, mais le développement du cerveau normal est aussi devenu un objet d'étude. Résultat : l'IRM anatomique présente un panorama de plus en plus détaillé de l'évolution du cortex cérébral. Elle montre qu'en matière de développement du cerveau tout ne se joue pas pendant la prime enfance. Des changements ont lieu à l'adolescence, et même après.
Nous avons sélectionné quarante adultes en bonne santé à partir d'une cohorte comprenant toutes les paires de jumeaux de même sexe nés entre 1940 et 1957, dont chacun des membres vivait encore en Finlande. Notre panel consistait en dix paires de vrais jumeaux et dix paires de faux jumeaux, avec cinq paires d'hommes et cinq paires de femmes dans chaque groupe. Nous avons scanné tous les sujets, construit des cartes tridimensionnelles de la substance grise corticale, et confronté, paire par paire, les cartes de vrais jumeaux et celles de faux jumeaux. Nous avons ensuite estimé le degré de similarité au sein de chaque paire, et entre les paires. Le résultat le plus net a concerné le cortex frontal : le volume de substance grise est plus étroitement apparié chez les vrais jumeaux que chez les faux. Ainsi, il semble que le développement de cette partie du cortex, impliquée dans le contrôle du comportement, soit plus étroitement sous contrôle génétique que d'autres régions, par exemple, celles impliquées dans la mémorisation et l'apprentissage. Des études longitudinales de jumeaux enfants ou adolescents pourraient à l'avenir permettre de tester cette hypothèse.
Imagerie fonctionnelle
On le voit, les apports de l'IRM à l'étude du développement neurocognitif sont multiples. Néanmoins, les résultats obtenus jusque-là ne doivent pas masquer plusieurs limitations. Certaines sont techniques. Étant donné les prérequis statistiques de l'analyse des données, il est par exemple nécessaire d'avoir des échantillons de grande taille. D'autres relèvent de la nécessaire prudence dans l'interprétation de certaines données. La question clé est : que signifient les changements que l'on observe dans telle ou telle partie du cerveau ? À l'heure actuelle, l'IRM ne nous permet pas d'accéder aux causes cellulaires de ces changements, et nous sommes loin, en la matière, de pouvoir nous affranchir des données post mortem. En revanche, il est très probable qu'elle nous permettra de mieux comprendre le lien entre le développement des structures cérébrales et le développement cognitif - et de mieux comprendre également l'évolution de certaines pathologies. Et ce, qu'il s'agisse de l'IRM anatomique, ou d'autres techniques déjà utilisées chez l'adulte et qui commencent à l'être chez l'enfant, comme l'IRM fonctionnelle.
Par Arthur Toga, Paul Thompson et Elizabeth Sowell
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CERVEAU : L'INNÉ ET L'ACQUIS |
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L'inné et l'acquis dans la structure du cerveau texte intégral
et aussi - par Jean-Pierre Changeux dans mensuel n°99 daté mai 2000 à la page 19 (4905 mots) |
Le cerveau peut être considéré comme un ordinateur capable d'automodification, dont les relais sont constitués par les cellules nerveuses neurones et leurs connexions synapses. L'organisation des principaux relais de l' « ordinateur » est sous contrôle génétique, donc innée. Toutefois, des interactions spécifiques avec l'environnement sont nécessaires pour que la mise en place de certains relais s'accomplisse chez l'adulte. S'appuyant essentiellement sur des travaux consacrés aux animaux, J.P. Changeux analyse les résultats récents qui éclairent ce problème très complexe et qui, pour des raisons évidentes, soulèvent des discussions philosophiques et idéologiques passionnées.
Quelle part de notre comportement, de nos actes, de nos idées, de notre conscience est déterminée par le contenu chromosomique de l'oeuf fécondé dont nous sommes issus - en un mot, est innée ? Quelle part au contraire est acquise lors de l'interaction de l'individu avec son environnement immédiat : physique, social ou culturel ? Cette question a donné lieu au cours de l'histoire à des prises de position passionnées où les idées préconçues d'inspiration morale, religieuse ou philosophique l'emportaient souvent sur la stricte objectivité scientifique.
Mon propos n'est pas de trancher ce débat, mais plutôt d'essayer de définir les limites dans lesquelles il doit être tenu. Pour ce faire, je rapporterai quelques observations récentes d'anatomistes, psychobiologistes, généticiens ou neurobiologistes qui s'intéressent à la morphogenèse fonctionnelle du système nerveux central des vertébrés supérieurs. Je ne ferai qu'occasionnellement référence à l'espèce humaine, me limitant aux problèmes déjà fort complexes posés par l'organisation cérébrale de petits mammifères comme la souris. Le lecteur sera évidemment tenté d'extrapoler à l'homme les résultats obtenus chez l'animal. Cette démarche est souvent légitime, mais, en certains cas, une extrapolation hâtive risque de mener à des simplifications abusives masquant un problème fondamental plus complexe. Rappelons toutefois, comme l'écrivait Buffon, que « s'il n'existait pas d'animaux, la nature de l'homme serait encore plus incompréhensible ».
Avant d'en venir à la description des faits d'actualité, il n'est pas inutile d'évoquer le point de vue d'un grand naturaliste du siècle « philosophique », Jean-Baptiste de Lamarck. Dans le tome second de sa Philosophie zoologique 1809, tome consacré presque exclusivement à des questions de neurobiologie et de psychologie, il tente une première conciliation rationnelle entre les données scientifiques et les idées philosophiques de son époque. Il écrit : « Il appartient principalement au zoologiste qui s'est appliqué à l'étude des phénomènes organiques de rechercher ce que sont les idées, comment elles se produisent, comment elles se conservent [...] Je suis persuadé que tous les actes d'Intelligence sont des phénomènes naturels et, par conséquent, que ces actes prennent leur source dans des causes uniquement physiques. [...] On ne saurait douter maintenant que les actes d'intelligence ne soient uniquement des faits d'organisation, puisque, dans l'homme même, qui tient de si près aux animaux par la sienne, il est reconnu que des dérangements dans les organes qui produisent ces actes en entraînent dans la production des actes dont il s'agit, et dans la nature même de leurs résultats ». Ces faits d'organisation, Lamarck ne les conçoit pas de façon statique. Introduisant une distinction capitale, il ajoute en effet : « On peut, sans doute, apporter en naissant les dispositions particulières pour des penchants que les parents transmettent par l'organisation, mais, certes, si l'on n'eût pas exercé fortement et habituellement les facultés que ces dispositions favorisent, l'organe particulier qui en exécute les actes ne se serait pas développé ». Depuis le début du XIXe siècle, d'immenses progrès ont été accomplis dans une discipline dont le fondateur de la « biologie » avait saisi la richesse ; mais, aujourd'hui encore, ces vues de Lamarck sont vivantes par leur lucidité presque prophétique. On sait maintenant que l' « organisation » dont parle Lamarck est constituée par un ensemble complexe de milliards de cellules nerveuses, ou neurones, en contact les unes avec les autres par leurs prolongements axoniques ou dendritiques. Comme l'exprime avec beaucoup d'exactitude J.Z. Young dans son livre A model of the brain : « Le cerveau constitue une sorte d'ordinateur qui donne des ordres qui sont eux-mêmes traduits en actes et permettent à l'organisme de survivre, comme un « homéostat », dans un environnement particulier. Cet ordinateur est de type analogique, et non pas digital, en ce sens qu'il est lui-même une représentation physique du monde extérieur perçu par les organes des sens. La machine analogique du cerveau est présélectionnée pour effectuer des opérations avec l'environnement de l'organisme [...]. Sa construction s'effectue en partie ou largement par l'hérédité, mais l'apprentissage peut influencer cette construction. Le cerveau est donc un ordinateur capable de s'automodifier ».
Les faits que je vais rapporter maintenant montrent comment l'essentiel de l'anatomie fonctionnelle de « l'ordinateur » du cerveau et certains traits fondamentaux du comportement des animaux supérieurs, en particulier l'aptitude à l'apprentissage, sont très largement sous contrôle génétique. Mais Il sera montré aussi comment l'établissement définitif de cette organisation, ainsi que l'acquisition de plusieurs traits essentiels du comportement adulte, nécessite une interaction obligatoire avec le milieu environnant.
Les Anciens avaient déjà remarqué l'existence de monstres animaux ou humains portant des anomalies congénitales de l'organisation du cerveau ; ces monstruosités étaient souvent considérées comme héréditaires. Depuis Isidore Geoffroy Saint-Hilaire jusqu'à nos jours, la tératologie ou science des monstres s'est considérablement développée et a montré que l'organisation cérébrale, comme celle de tout autre organe, peut être perturbée à la suite de mutations transmissibles par l'hérédité. Une étude systématique de ces mutations a été réalisée récemment sur l'animal. Sidman et son groupe de l'Ecole de médecine de Harvard ont, au cours des cinq dernières années, répertorié plus de 90 souches différentes de souris présentant des lésions anatomiques du cerveau. Ces lésions apparaissent spontanément dans les populations de souris et sont transmissibles d'une génération à l'autre comme des caractères mendéliens monogéniques. Ce sont donc de simples mutations géniques.
Les mutations les plus intéressantes, que je discuterai avec plus de détails, portent en particulier sur la structure du cervelet. Sur la figure 1 sont représentés les encéphales de souris normale et du mutant swaying ou « balançant ». Ce cervelet du mutant swaying présente clairement une importante malformation. Certaines parties du lobe médian ou vermis manquent, les lobes postérieurs de celui-ci sont déplacés vers l'avant. Les relations entre la substance grise et la substance blanche sont elles aussi aberrantes, mais leur histologie fine reste normale. La mutation swaying porte donc sur l'anatomie macroscopique, sur la forme du cervelet. Le simple fait que des mutants de ce type existent démontre que la forme du cervelet, comme de celle du cerveau d'ailleurs, est sous contrôle génétique. Dans son lot de souris mutantes, Sidman a identifié des souches chez lesquelles c'est l'anatomie microscopique du cortex cérébelleux qui est principalement perturbée. Les perturbations les plus remarquables concernent le nombre et la disposition relative des deux classes de neurones principaux du cortex cérébelleux - les cellules de Purkinje , neurones moteurs aux gigantesques arborisations dendritiques, et les grains , neurones intermédiaires entre les fibres sensorielles afférentes et les cellules de Purkinje. Ces cellules interviennent dans le contrôle du mouvement et de l'attitude de l'animal. Les grains reçoivent des signaux de l'oreille interne et des muscles et les transmettent aux cellules de Purkinje. Celles-ci les intègrent et donnent des ordres à d'autres neurones et indirectement vont contrôler l'activité des neurones moteurs.
Chez l'adulte les cellules de Purkinje forment une couche qui est superficielle par rapport à la couche des grains. Cette disposition n'est acquise que secondairement au cours de l'embryogenèse. Au treizième jour de la vie embryonnaire, les cellules ont en effet une disposition inverse - les précurseurs des grains sont plus superficiels que les cellules de Purkinje. Du treizième jour de la vie embryonnaire au quatorzième jour après la naissance s'effectue une migration en profondeur des précurseurs des grains, qui arrivent au niveau des cellules de Purkinje puis les dépassent pour constituer la couche des grains de l'adulte. Le mécanisme de ce tropisme embryonnaire n'est pas connu, mais des mutants sur les diverses étapes de cette maturation structurale existent.
Chez le mutant weaver ou « titubant », la migration n'a pas lieu : les précurseurs. des grains meurent à la périphérie, avant de migrer. Chez le mutant staggerer ou « hésitant », la migration a lieu mais les grains meurent au cours de la troisième semaine qui suit la naissance, après avoir migré. Dans I'un et l'autre cas, il en résulte chez l'adulte un déficit en grains.
Un des mutants les plus remarquables de Sidman est le mutant reeler ou « étourdi ». Le nombre des grains est normal, mais leur disposition chez l'adulte ressemble à celle de l'embryon de 14 jours ; les cellules granulaires restent en surface : la migration est bloquée par la mutation. En étudiant les propriétés des cellules du cortex de souris normales et mutantes en culture, Sidman a pu identifier la cible de la mutation : la migration met en oeuvre une reconnaissance spécifique des surfaces cellulaires, et cette reconnaissance est modifiée par la mutation.
Ces quelques exemples Illustrent clairement que l'essentiel de l'anatomie microscopique comme de l'anatomie macroscopique du cervelet et cela est généralisable à l'ensemble du cerveau est sous contrôle génétique. Le nombre, la nature, la position et les principales connexions des cellules du réseau nerveux résultent de l'expression séquentielle d'un programme génétique qui se déroule, d'une manière autonome, au cours de la vie embryonnaire. Cette expression, nous le verrons plus loin, peut, chez certaines espèces, se poursuivre pendant les premiers jours, mois ou même années qui suivent la naissance.
Comme on pouvait s'y attendre, les lésions anatomiques des mutants de Sidman s'accompagnent de troubles graves de la motricité, de l'attitude ou du tonus musculaire, fonctions qui sont sous la commande, du cortex cérébelleux principalement touché par les mutations étudiées. Mais des mutations peuvent aussi modifier des fonctions à la fois plus complexes et plus subtiles que le comportement d'attitude. Il est démontré par l'étude de vrais jumeaux que la schizophrénie est une maladie héréditaire qui, selon toute vraisemblance, est causée chez l'homme par la mutation dominante d'un gène chromosomique. De même certaines formes pathologiques d'agressivité sont associées à la présence d'un chromosome sexuel surnuméraire : la fréquence d'une telle aberration chromosomique est multipliée environ par un facteur neuf lorsque l'on passe d'une population normale à une population d'aliénés d'un hôpital psychiatrique. Mais, là encore, une étude systématique et rigoureuse de ce problème chez l'homme est difficile et se heurte très vite à des questions d'éthique sociale. Je me référerai donc au travail effectué sur la souris par Bovet et son groupe à l'université de Californie, à Los Angeles, et à l'université de Sassari, en Sardaigne. Ces études portent sur le déterminisme génétique d'une fonction très évoluée du comportement de la souris : l'aptitude à l'apprentissage.
Bovet mesure le comportement de fuite de la souris, face à l'éventualité d'un choc électrique. Il utilise pour cela des boîtes à deux compartiments, dont l'un contient une ampoule électrique. La souris est d'abord mise dans ce compartiment, puis la lampe s'allume. Cinq secondes après, une décharge électrique est envoyée par le grillage du fond de la boîte. L'animal « naïf », non conditionné, reçoit le choc électrique et fuit après coup dans l'autre compartiment. Après plusieurs dizaines d'expériences de ce genre, l'animal apprend à fuir dans l'autre compartiment dès que la lampe s'allume : avant de recevoir le choc. En mesurant le pourcentage de réussites de l'animal à éviter le choc électrique, il devient possible d'estimer quantitativement les capacités d'apprentissage, Ies « dons », de chaque souris. Premier résultat : dans une population hétérogène de souris, cette capacité varie d'un Individu à l'autre. Si l'on prend maintenant une souris donnant de bons résultats et qu'on la croise avec une souris également douée, on constate que leurs descendants eux aussi donnent de bons résultats. Après plusieurs générations successives suivies de sélection, on isole à partir d'une population hétérogène des lignées de souris qui possèdent des capacités à apprendre le comportement de fuite extrêmement différentes. Certaines apprennent très vite ; d'autres n'apprennent que très lentement ou pas du tout ; d'autres enfin sont des sujets moyens. Autre fait important mis en évidence par Bovet, les souris « douées » qui apprennent rapidement à fuir le choc électrique sont aussi les plus douées pour d'autres tests très différents, consistant par exemple à se retrouver dans un labyrinthe. Dans chacun de ces deux tests sont mis en jeu des mécanismes sensoriels différents, mais le résultat est le même. C'est donc bien la capacité et la rapidité à apprendre qui sont, sans équivoque, soumises au contrôle génétique.
Dans le même contexte, Bovet et ses collaborateurs ont entrepris de distinguer entre le comportement d'apprentissage, tel que celui dont nous venons de parler, et le comportement émotionnel. Une réaction émotive très typique chez la souris est le comportement d'effroi freezing behaviour : face à un événement inattendu, l'animal arrête tous ses mouvements, paralysé de frayeur.
Certaines lignées de souris possèdent le comportement d'effroi, d'autres moins, d'autres pas du tout. Il y a donc là encore un déterminisme génétique de ce comportement, mais il n'existe aucune corrélation apparente entre la faculté de réussir le test d'apprentissage et la possession du comportement d'effroi. Les souris émotives ne sont pas nécessairement les plus douées, et réciproquement. Les déterminations génétiques de ces deux types de comportement sont donc différentes. Mais il est important de noter que l'émotivité de l'adulte est influencée, pour une grande part, par l'environnement maternel dans lequel a été placé le souriceau. Ce résultat est dû en particulier aux travaux de Ressler et Reading.
Mettons un souriceau d'une souche « douée » en nourrice auprès d'une femelle étrangère d'une autre souche, « douée » ou non. Le souriceau donnera un adulte dont les aptitudes à l'apprentissage seront les mêmes que celles de ses véritables parents. En revanche, son émotivité aura été modifiée par sa mise en nourrice. Les souris élevées par une mère étrangère seront plus émotives que les souris élevées par leur mère naturelle, que leur nourrice soit d'une souche « douée » ou pas, qu'elle soit émotive ou qu'elle ne le soit pas.
Ces résultats sont particulièrement instructifs. lis montrent que certains traits du comportement, comme par exemple l'aptitude à l'apprentissage, sont intégralement innés, programmés dès l'oeuf. Il en existe d'autres, au contraire, comme l'émotivité, dont la différenciation est étroitement conditionnée par l'environnement et qui se fixent chez les vertébrés supérieurs au cours d'une période de maturation qui suit la naissance. Le cas de l'homme n'est évidemment pas aussi simple que celui des souris, et il serait dangereux d'assimiler sans nuances l'« intelligence » à la capacité d'apprentissage ; de même il sera souvent difficile de différencier aussi radicalement l'émotivité de l'intelligence. Toutefois, il reste très vraisemblable qu'une sorte d' « enveloppe génétique » limite chez l'homme tant la vitesse que la capacité à apprendre, et que l'émotivité de l'adulte est largement conditionnée par l'environnement familial ou social de l'enfant.
Comme le souligne J.Z. Young, les oiseaux dont les jeunes ne restent que peu de temps au nid, les nidifuges, donnent des adultes dont le comportement est beaucoup plus élémentaire que celui des nidicoles, dont les jeunes sont patiemment et longuement soignés dans le nid construit par leurs parents. Chez ces derniers s'accomplit, après la naissance, une lente maturation de certaines régions du cerveau. Cette période de maturation post-natale devient en fait la règle chez les vertébrés les plus évolués, les mammifères et l'homme. C'est ainsi, par exemple, que le cerveau du rat s'accroît de 5,8 fois son poids après la naissance. Le poids moyen du cerveau chez le raton nouveau-né est de 0,33 g ; 20 jours après la naissance, il est de 1,26 g ; le poids maximum de 1,9 g n'est atteint qu'après 200 jours. L'accroissement de poids est de 2,9 fois chez l'homme, et il se prolonge très tardivement ; mais il n'est que de 0,6 fois chez le cochon d'Inde, qui naît avec un cerveau presque mature. Au cours de cette période de maturation, d'importants changements de structure ont lieu. J'ai déjà signalé, à propos des mutants de Sidman, la migration en profondeur des grains du cervelet qui a lieu durant cette période. Un autre phénomène spectaculaire est le remarquable accroissement du nombre des connexions entre neurones corticaux. Pendant cette période, certaines connexions, comme l'a montré Ramon y Cayal, dégénèrent aussi.
Mais une des caractéristiques essentielles de cette phase de maturation post-natale est l'extrême sensibilité de l'organisation du cortex aux conditions de l'environnement physique, social ou même « culturel » dans lequel le jeune est élevé.
Un des systèmes les mieux étudié de ce point de vue est l'aire striée du cortex visuel des mammifères supérieurs. Cette aire corticale constitue le centre de réception des signaux visuels le plus « supérieur » du cerveau : y aboutissent les terminaisons nerveuses de neurones présents dans un lobe inférieur du cerveau les corps genouillés, qui sont eux-mêmes connectés avec les terminaisons venant directement de la rétine par le nerf optique. Au niveau de l'aire striée s'établissent des contacts avec des neurones qui envoient leurs ordres à d'autres aires corticales.
Wiesel et Hubel ont étudié avec beaucoup de soin l'effet de la privation de lumière sur le fonctionnement de l'aire striée chez le chat. D'abord, si l'on rend aveugle un chat adulte par suture des paupières pendant plusieurs mois, aucune lésion durable du cortex visuel n'est observée. En revanche, si la même expérience est effectuée chez le chaton, immédiatement après sa naissance, le résultat est différent. La privation de lumière d'un oeil pendant ses trois premiers mois de vie rend l'animal aveugle de cet oeil. Il ne récupérera pas la vue ultérieurement : la lésion est irréversible. L'un des points essentiels de l'étude de Wiesel et Hubel a été de montrer que, à la naissance, les principales connexions des voies visuelles sont établies : des signaux lumineux envoyés sur la rétine du nouveau-né donnent lieu à des potentiels électriques évoqués sur l'aire striée. L'animal voit à sa naissance. Cette aptitude à voir est donc entièrement innée et s'est établie d'une manière autonome au cours de l'embryogenèse. La privation de lumière entraîne une perte de fonctions « innées » et cette perte de fonctions est constatée tant au niveau du cortex qu'à celui des corps genouillés ou même de la rétine.
Un aspect particulièrement séduisant des études physiologiques de Wiesel et Hubel est qu'elles sont très largement corroborées par les études structurales : Valverde, de l'institut Cajal de Madrid, en suivant avec beaucoup de précision le développement du cortex visuel du souriceau, a pu montrer que des structures de détail de certains neurones corticaux - les épines dendritiques - étaient sous le contrôle de la lumière. Ces épines, identifiées pour la première fois par Ramon y Cajal dès 1891, sont de petits prolongements mesurant de 1 à 3 µm qui hérissent par milliers les dendrites montants des neurones pyramidaux du cortex cérébral. Chacune représente une zone de contact synaptique avec une terminaison d'un neurone intermédiaire qui, lui-même, reçoit les signaux visuels venus des corps genouillés. Premier fait important : la densité des épines dendritiques s'accroît environ d'un facteur 10 au cours des premières semaines de la vie du souriceau. Deuxième fait important : Valverde et ses collaborateurs ont démontré que cet accroissement est considérablement réduit lorsque les souriceaux sont élevés en l'absence de lumière. Au 19e jour après la naissance, cette réduction est de plus de 30 %.
Au cours de la phase de maturation post-natale, les ramifications les plus fines du réseau cortical semblent donc présenter une remarquable plasticité, plasticité qui se perd chez l'adulte. En l'absence de stimuli venus de l'environnement physique, les connexions nerveuses dégénèrent, et cette dégénérescence est irréversible. Le fonctionnement des récepteurs sensoriels et des neurones qui y sont associés est donc indispensable au maintien et à la permanence de structures programmées dès l'oeuf.
Arrivé à cette conclusion importante, on se demande si le fonctionnement peut faire plus : développer certaines structures cérébrales « au-delà » de ce que le programme génétique de l'individu propose dans un environnement « normal ». De nombreux faits de psychologie expérimentale démontrent que l'éducation du jeune a des effets spectaculaires sur le comportement de l'adulte, mais les données structurales sont encore très limitées. Rosenzweig et ses collaborateurs de l'université de Californie, à Berkeley, affirment que le poids, humide ou sec, du cerveau de rats élevés dans un environnement « enrichi » c'est-à-dire en présence d'un grand nombre de machines, jeux, labyrinthes avec lesquels ils puissent s'exercer est supérieur à celui de rats élevés dans un environnement normal. Holloway a rapporté des résultats préliminaires suivant lesquels, chez ces rats, il y aurait même accroissement du nombre de ramifications dendritiques de certains neurones du cortex visuel. Enfin Shapiro et Vukovitch ont présenté récemment quelques données relatives au développement des épines dendritiques du cortex de ratons soumis à un environnement particulièrement « enrichi ».
Les ratons, pendant les huit jours qui suivent la naissance, et cela trois à cinq fois par jour pendant 20 à 30 minutes, sont soumis à un environnement particulièrement « riche » : secousses sur un agitateur mécanique, succession de bains chauds et froids, bruits, flashes lumineux, chocs électriques. Après huit jours de ce traitement on constate que les ratons de neuf jours présentent 30 % de plus d'épines dendritiques dans leur cortex que les animaux de référence élevés dans des conditions de calme normal. On ne sait pas encore si les adultes obtenus après de tels traitements ont plus de connexions que les animaux de référence. Il est clair, cependant, que pendant la période de maturation post-natale la différenciation des structures corticales est soumise à un contrôle effectif par l'environnement physique du jeune et il est très vraisemblable que la capacité de certains neurones à établir des connexions avec d'autres neurones, à les maintenir, et même à les accroître, est couplée étroitement avec leur activité électrique, avec les signaux qu'ils reçoivent et ceux qu'ils donnent. Principe qui avait déjà été reconnu par Marinesco dès 1892 et fut repris par Ramon y Cajal dans son célèbre traité d'histologie.
Si ce principe de corrélation structure-fonction est général, pourquoi ne pas l'étendre aux périodes du développement qui précèdent la naissance ? L'embryon a une activité musculaire et nerveuse ; très tôt des mouvements apparaissent ; il se déplace, il entend. Il ne vit pas isolé dans le sein de sa mère ou dans l'oeuf, mais établit des contacts sensoriels avec son environnement, qui a un caractère très particulier, il est vrai. Ces contacts sont-ils indispensables à la morphogenèse normale de ses centres nerveux ? Drachman, en injectant des doses convenables de toxine botulinique ou de strychnine au foetus de poulet in ovo , arrive à bloquer les mouvements de l'embryon sans le tuer. Il constate que cette paralysie a pour conséquence une profonde atrophie des muscles bloqués et des centres nerveux qui y correspondent. Les mouvements de l'embryon semblent indispensables à la morphogénèse normale de son système nerveux et de ses muscles.
L'interaction avec l'environnement commence donc très tôt, et certaines étapes critiques du développement du système nerveux semblent même nécessiter une telle interaction : le déroulement normal du programme génétique implique donc un échange nécessaire de signaux avec le monde extérieur. Dans le cas des voies visuelles et auditives, cette interaction est très élémentaire et fruste, strictement « physique » ; dans le cas de l'acquisition du comportement émotionnel ou du langage, elle est beaucoup plus évoluée et spécialisée, très largement conditionnée par l'environnement social et culturel.
L'exercice des fonctions cérébrales est donc nécessaire, au moins durant une période critique du développement, à la mise en place et au maintien de certaines structures corticales. Il apparaît que, à l'état de veille, le cerveau n'effectue pas toutes les opérations qu'il peut effectuer. Pour maintenir l'intégrité des aires et circuits qui n'ont pas été stimulés pendant la veille, on peut penser qu'il faut une sorte d'entretien fonctionnel. En l'absence de celui-ci, une dégénérescence risquerait de se produire. C'est peut-être pour suppléer à cette carence que les centres du « rêve » ou sommeil paradoxal ont été sélectionnés par l'évolution. Ces centres feraient fonctionner, mais d'une manière anarchique, les circuits non utilisés pendant la veille et, par là, les stabiliseraient. Fait important, en parfait accord avec cette idée, le foetus avancé chez qui le cerveau se structure « rêve », plus même que l'adulte - et le maximum de rêve correspond à la période de maturation qui suit immédiatement la naissance.
A l'exception d'une mince frange structurale constituée par les arborisations terminales de certains neurones corticaux, la mise en place de l'organisation cérébrale résulte de l'expression séquentielle, de l'oeuf à l'adulte, d'un programme génétique parfaitement déterminé. Il est clair que, dans un certain nombre de cas bien établis, une interaction avec l'environnement est nécessaire au déroulement de ce programme, mais il est non moins clair que ce programme a été sélectionné compte tenu de cette interaction. Certains comportements élémentaires sont programmés dès l'oeuf et feront l'objet d'un « exercice fonctionnel » qui les stabilisera ; mais ils n'ont pas à être appris. Ils sont innés ou instinctifs. C'est le cas de la construction du nid chez les oiseaux, du comportement sexuel, de certaines formes d'agressivité, etc. Nous avons même vu que l'aptitude à apprendre est, chez la souris, conditionnée pari, des facteurs héréditaires. Placées dans le même environnement, les souris nées « intelligentes » apprendront plus vite que celles nées moins intelligentes.
Toutefois, on ne saurait trop insister sur le fait que si la capacité à apprendre est génétiquement programmée, les « réussites » de l'apprentissage ne s'inscrivent pas immédiatement dans le programme de leurs auteurs. En aucun cas, ce qui a été appris chez l'adulte n'est transmissible directement par l'hérédité. On trouvera une excellente discussion de ce problème par A. Weismann dans ses Réflexions sur la musique chez les animaux et chez l'homme En revanche, la réussite de l'apprentissage peut indirectement, par le jeu des mutations et de la sélection, entraîner une modification du programme génétique. Par exemple la capacité d'apprentissage présente une valeur sélective considérable pour l'animal qui la possède : dans une population, hétérogène de souris, les mutants capables d'apprendre à fuir plus vite que leurs congénères ont plus de chances d'échapper à leurs prédateurs, et donc de survivre. « Il n'y a aucune difficulté à admettre , écrit Darwin dans l'Evolution des espèces, que la sélection naturelle puisse conserver et accumuler constamment les variations de l'instinct aussi longtemps qu'elles sont profitables aux individus. »
Cet élargissement, par mutations, de la capacité d'apprendre se poursuit jusqu'à l'homme. « L'adaptabilité « infinie » du cerveau de l'homme lui confère une valeur sélective exceptionnelle », écrit Haeckel dans son Histoire de la création naturelle . Cette adaptation s'effectue, comme le souligne J.Z. Young, beaucoup plus rapidement que par l'entremise du système génétique. Ce qui semble donc très caractéristique des vertébrés supérieurs, c'est précisément la propriété d'échapper au déterminisme génétique absolu menant aux comportements stéréotypés du type de ceux décrits par l'excellent zoologue K. Lorenz ; c'est la propriété de posséder à la naissance certaines structures cérébrales non déterminées qui, par la suite, sont spécifiées par une rencontre le plus souvent imposée, parfois fortuite, avec l'environnement physique, social ou culturel. Mais, comme le suggèrent les expériences chez les souris, cette adaptabilité n'est pas « infinie », même chez l'homme, contrairement à ce qu'écrit Haeckel. Les limites de cette adaptabilité phénotypique sont, je l'ai déjà dit, déterminées génétiquement.
La nature des modifications biochimiques associées avec le comportement d'apprentissage est encore fort mal connue. J'ai signalé l'accroissement des épines dendritiques chez le jeune rat soumis à un environnement « riche ». Mais on ne sait pratiquement rien des mécanismes intervenant chez l'adulte lors d'un apprentissage particulier. Il n'est même pas certain qu'un accroissement du nombre de synapses soit nécessaire. La modification de synapses existantes pourrait suffire, et il a été suggéré que les modifications de ce genre seraient très discrètes : des changements conformationnels au niveau de membranes synaptiques par exemple.
Une des manières d'accroître l'interaction structurante avec l'environnement afin de spécifier des synapses non déterminées est, nous I'avons vu, de prolonger la maturation du cerveau après la naissance. Une autre est le maintien chez l'adulte d'une plasticité fonctionnelle permettant l'adaptation d'une structure donnée à une fonction différente mais en général voisine de celle pour laquelle elle a été programmée génétiquement, donc sélectionnée, au cours de l'évolution. Il se produirait en quelque sorte un « transfert » de fonction : les résultats spectaculaires des « rééducations » obtenues après des lésions graves du système nerveux ou des organes des sens montrent que cette plasticité du cerveau de l'adulte est réelle, bien qu'elle soit limitée et inférieure à celle du sujet jeune.
Cette capacité à apprendre, cette plasticité fonctionnelle confèrent à l'homme sa valeur sélective exceptionnelle. Elles lui permettent de tirer profit, en s'y adaptant très rapidement, de l'environnement culturel et social qui de son côté évolue et progresse avec une vitesse beaucoup plus grande que ses structures génétiques. Il est alors légitime de se demander si, compte tenu de ce progrès accéléré, les limites de l'adaptabilité du cerveau humain fixées par l'hérédité ne s'avéreront pas dans quelques années insuffisantes. En fait, il n'est pas impensable que l'homme lui-même compense cette dysharmonie et « élargisse » artificiellement ces limites : par exemple, en enrichissant l'environnement de l'enfant ou en contrôlant l'expression des gènes, peut-être au niveau de certains relais hormonaux. On sait déjà l'importance des hormones sexuelles ou thyroïdiennes dans l'établissement de certains comportements et dans la différenciation d'importantes structures cérébrales. Pourquoi ne pas imaginer qu'à l'aide d'effecteurs chimiques bien choisis et d'un environnement adéquat on obtienne prochainement ne serait-ce qu'un doublement du nombre des épines dendritiques du cortex de l'homme ?
Par Jean-Pierre Changeux
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